Installations

Sucettes-hameçons

 

Les sucettes-hameçons évoquent la perte de l’innocence au cours de la vie. Cette confiserie qui plaît beaucoup aux enfants c’est l’innocence, l’âge tendre de la vie et sa merveilleuse insouciance. Cependant cet état de grâce a un terme qui est celui des épreuves et des choix auxquelles chacun est confronté en grandissant. L’hameçon qui est enfermé dans chaque sucette représente une douleur en puissance, une épreuve potentielle, indissociable du sucre qui l’entoure, comme un “voile” qui sépare de la réalité. L’hameçon n’est pas incontournable cependant : visible par transparence, il peut être éludable pour qui est clairvoyant. “Ne vous avisez pas de les consommer, vous le regretteriez douloureusement.” Mais que valent les mises en garde ? Qu’en faire ? Ne sont-elles pas vaines lorsqu’on est insouciant ? Il faut certainement être un peu inconscient pour goûter aux sucettes-hameçons. S’il suggère une douleure, l’hameçon sert d’abord de piège pour attraper. Et, mieux vaut être aidé pour s’en débarrasser le cas échéant. En définitive, les sucettes-hameçons de Lucas Ruiz doivent être perçues comme une allégorie de la vie : douce au début, puis bardée de douleurs et de pièges face auxquels la sociabilité revêt une importance majeure. La fameuse comparaison de la vie avec une boîte de chocolat - “on ne sait jamais sur lequel on va tomber” - insiste sur le caractère imprévisible de l’existence. Les sucettes-hameçons disent quant à elles l’inéluctabilité de ses épreuves. (et la perte de l’innocence.)

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Factice

 

Dix vases en verre transparents contiennent des bouquets de fleurs artificielles en plastique. Les pétales des fleurs sont peints en vert. Autour de l’installation, l’artiste a parsemé le sol de pétales naturels. En peignant les pétales de ces fleurs synthétiques en vert, l’artiste a voulu mettre en avant leur aspect artificiel. C’est une sorte d’incongruité. Les fleurs vertes ne sont pas des fleurs dans l’imaginaire collectif ; une fleur est généralement associée à des pétales colorés : les roses rouges, le lys blanc, le mimosa jaune, le lilas violet. Peintes d’une seule couleur, il devient impossible de les confondre avec des fleurs naturelles. La démarche de l’artiste pourrait être rapprochée de celle du peintre René Magritte qui, dans son fameux tableau La trahison des images (1928-1929), avait peint une pipe sous-titrée “Ceci n’est pas une pipe” pour souligner qu’une image, aussi mimétique soit-elle, n’est jamais la réalité. Pour comprendre toute la portée de cette oeuvre, il faut se souvenir du contexte artistique de l’époque : l’instrumentalisation des images par les mouvements politiques extrêmes, l’art abstrait, l’intérêt pour l’inconscient chez les artistes surréalistes. Ici, l’artiste utilise des fleurs artificielles tout comme Magritte avait peint une pipe, et il peint les fleurs en vert tout comme Magritte avait écrit “ceci n’est pas une pipe”. La démarche a en commun le thème de l’illusion. Ici, le discours de l’artiste est cependant plus ouvertement dénonciateur : nous avons le sentiment de vivre dans une nature “naturelle” mais, en réalité, la nature est devenue “synthétique” et a été dénaturée par l’homme. C’est toute l’histoire de l’humanité, d’ailleurs. La Nature est féconde mais, hélas, également imprévisible. Pour minimiser l’impact de l’aléatoire, l’homme est devenu un acteur de la nature et a cherché à la maîtriser. Sur un plan microscopique, il modifie les génomes et créer des OGM. Il la dénature, pourrait-on dire, en tentant de s’y substituer. Une autre lecture de ces vases concerne la nature en tant qu’environnement. Ces vases sont des îlots de nature qui peuvent rappeler les bacs végétalisés des terrasses des immeubles. L’architecture du future prendra en compte notre besoin de nature en créant des tous végétalisées, comme celles qu’on peut voir à Milan devant la gare Garibaldi.Quelle que soit l’interprétation, il reste que, du point de vue formel, ces vases qui composent cette installation sont disposés en bataillon, alignés comme des soldats. Une armée sous contrôle, une nature qu’on a l’illusion de contrôler en l’aménageant et en la modifiant, si ce n’est pas plutôt l’inverse, une nature qui nous contrôle et qui reprendra inexorablement ses droits, comme elle l’a toujours fait. “Cette nature factice”, dit l’artiste à propos des vases, “est un bataillon qui nous menace ; tout est possible. Cela laisse présager des moments difficiles à venir.”

C’est parti de rien

L’œuvre met en scène le passage du temps et de la matière sous la forme d’une installation elle- même éphémère et mutante, offrant une multitude de points de lecture et d’interprétation au spectateur. Tout d’abord, l’œuvre est le résultat d’une « expérience » au cœur de laquelle s’inscrit le hasard, puisque la technique du moulage choisi par l’artiste permet de produire infinité de résultats possibles en se servant du même plâtre et d’un même moule. La brique symbolise par ailleurs l’idée de maillons d’une chaîne, comme élément moteur de la vie où tout est lié et condamné à changer de formes et d’apparences. Le choix du coquillage est central dans l’œuvre, puisque la spirale renvoie à une forme parfaite en soi, ce qu’est la vie dans sa capacité à s’adapter sans cesse. Un autre champ de réflexion ouvert par l’installation concerne plus particulièrement la place du vivant dans l’univers. La coquille, qui a pour but de protéger l’animal contre les agressions de son environnement, semble ici dérisoire, puisque l’Ammonite Perisphinctes (le mollusque choisi pour faire les plâtres), quoique bien protégé, est une espèce qui a fini par disparaître. Le choix du fond noir rappelle et renforce également ce sentiment de fragilité du vivant. Par extension, le travail de l’artiste nous renvoie à cet instinct universel de l’homme qui aspire depuis toujours à la conservation et à la vie éternelle. Enfin, l’œuvre trouve un sens particulier dans le lieu d’exposition lui-même, le collège-lycée Notre Dame des missions. On peut voir dans la trace de ces coquillages qui ont été les premiers être vivants à « vivre sous un toit », une image de la jeunesse, comme forme lovée, fragile et vulnérable. Une jeunesse qui peut éprouver de la peur face au monde des adultes et qui doit apprendre à se protéger par la sécrétion d’une carapace. Par leur regard et leur discussion autour de l’œuvre, les jeunes pourront contribuer à faire évoluer l’installation ; il leur est même donner de faire passer ces briques d’une vie minérale à une existence vivante en en faisant un matériau pour leur construction intellectuelle.

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